4-L’entre-deux dans le Projet (I)- Corrigé copie
L’entre-deux dans le Projet de 1895 - Première partie
Dominique Scarfone
Le Projet d’une psychologie de Freud, autrefois connu comme l’Esquisse d’une psychologie scientifique, n’est pas une mince affaire. À en suivre les péripéties dans la correspondance avec Fliess, on a l’impression que Freud se sent envers ce projet comme un papillon attiré par la flamme. L’attraction est irrésistible, mais il craint de se brûler les ailes. L’ambivalence est grande et pour finir, comme on sait, Freud va renoncer à publier le résultat de ses pénibles efforts, demandant même à Marie Bonaparte, quand celle-ci lui annonce l’avoir en sa possession parmi les lettres à Fliess, de tout brûler. Voici quelques extraits concernant ce projet, tirés des lettres à Fliess écrites durant les 6 à 7 mois qui ont précédé sa rédaction (de mars à octobre 1895), ainsi que l’extrait d’une lettre écrite après qu’il l’eût envoyé à Fliess, en novembre de la même année.
- « La psychologie (le Projet) me tourmente beaucoup » (28 mars 1895).
- « Scientifiquement, je suis dans une fâcheuse situation, car obnubilé par la “psychologie à l’usage du neurologue” qui régulièrement m’absorbe totalement jusqu’à ce que, vraiment surmené, je sois obligé de m’interrompre. Je ne suis jamais passé par une préoccupation d’un niveau aussi élevé. Est-ce que cela va donner quelque chose? Je l’espère, mais cela est difficile et lent. » (27 avril 1895.)
- « Un homme comme moi ne peut vivre sans marotte, sans passion dominante, sans tyran, pour parler comme Schiller, tel celui qui est devenu le mien. Désormais, à mon tour, je ne connais à son service aucune mesure. Il s’agit de la psychologie, depuis toujours le but qui me fait signe de loin, et qui maintenant, depuis que j’ai rencontré les névroses, s’est rapproché d’autant. Deux desseins me tourmentent: examiner quelle forme prend la doctrine du fonctionnement du psychique quand on introduit le point de vue quantitatif, une sorte d’économie de la force nerveuse, et, deuxièmement, dégager de la psychopathologie un gain pour la psychologie normale. En réalité, une conception globale satisfaisante des troubles névropsychotiques est impossible si on ne peut pas se rattacher à des hypothèses claires sur les processus psychiques normaux. C’est un tel travail que j’ai consacré, au cours des dernières semaines, chaque minute que j’avais de libre, j’ai ainsi passé une partie de mes nuits, de onze heures à deux heures, à élaborer des fantaisies, traduire et deviner, et j’arrêtais seulement lorsque j’étais tombé quelque part sur un absurdum, ou lorsque je m’étais vraiment et sérieusement surmené au point de ne plus trouver en moi d’intérêt pour l’activité médicale quotidienne. » (25 mai 1895, italiques ajoutés.)
- « Mon cœur est tout à la psychologie. Si je réussis avec elle, je serais content de tout le reste. Il m’est très difficile, en attendant, de devoir la garder pour moi. » (17 juin 1895.)
- « Quant à la psychologie c’est vraiment une croix. Quoi qu’il en soit, il est beaucoup plus simple de jouer aux quilles et de chercher des champignons. Je ne voulais en fait rien d’autre qu’expliquer la défense, mais j’explique là quelque chose qui vient du cœur de la nature. Dans ce travail il m’a fallu parcourir le problème de la qualité, le sommeil, le souvenir, bref, toute la psychologie. Maintenant, je ne veux plus rien en savoir. » (16 août 1895.)
- « Pendant une nuit de labeur de la semaine écoulée, la charge de douleur ayant atteint ce degré qui produit l’état optimal pour mon activité cérébrale, les barrières se sont brusquement levées, les voiles sont tombés, et l’on put tout pénétrer du regard, depuis le détail des névroses jusqu’aux conditions de la conscience. Tout semblait s’emboîter, les rouages s’ajustaient, on avait l’impression que maintenant la chose était vraiment une machine et qu’elle fonctionnerait aussi d’elle-même prochainement. Les trois systèmes de neurones, l’état libre et l’état lié de la quantité, les processus primaire et secondaire, la tendance principale ainsi que la tendance aux compromis du système nerveux, les deux règles biologiques de l’attention et de la défense, les signes de qualité, de réel et de pensée, l’état du groupe psychosexuel, les conditions du refoulement liées à la sexualité, les conditions de la conscience, enfin, comme fonction de perception–tout cela était juste et l’est encore aujourd’hui! Naturellement je ne me sens plus de joie. » (20 octobre 1895).
- « Je ne comprends plus l’état d’esprit dans lequel je me trouvais quand j’ai élucubré la psychologie ; je n’arrive pas à concevoir comment j’ai pu te l’infliger. Je crois que tu es encore trop poli, cela me paraît être une sorte d’insanité. » (29 novembre 1895.)
Que s’est-il passé entre le 20 octobre et le 29 novembre 1895 pour que Freud change si radicalement d’avis concernant le Projet? Difficile à dire! Ce que l’on peut déduire de la lecture des lettres à Fliess durant ces semaines d’intense activité intellectuelle, c’est d’une part que Freud doit mettre de côté le Projet pour se consacrer à l’écriture d’un chapitre sur les paralysies cérébrales infantiles, mais, d’autre part et surtout, qu’il reste ambivalent. Sa pratique clinique semble lui apporter des arguments utiles pour la poursuite du Projet, mais il semble en même temps douter de celui-ci. Pas de tout, cependant. Il s’avère pour lui que la place centrale du refoulement est là pour rester de même que la théorie des psychonévroses.
Le 31 octobre, il écrit à Fliess en mentionnant deux patients dont le matériel clinique doit, pour l’un, l’ « éclairer sur quelques points litigieux », pour l’autre « [l’] aider à résoudre une autre énigme ». Le 2 novembre, il annonce qu’« un travail approfondi sur le matériel litigieux a renforcé [sa] confiance dans la pertinence de [ses] thèses psychologiques » et il conclut « Maintenant je connais vraiment un moment de satisfaction. »
Deux mois plus tard, le 1er janvier 1896, il revient à la charge avec les neurones ψ, φ et ω dans une élaboration qu’il serait trop long de discuter ici. Ce que je veux souligner par là, c’est que le Projet n’est, deux mois plus tard, pas tout à fait mis au rancart, mais continue à « travailler » Freud et à le faire travailler.
La lettre du 1er janvier 1896 s’accompagne aussi du « Manuscrit K » qui sera à la base de son texte « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense », donc essentiellement consacré à la compréhension des névroses. Par rapport au Projet, il s’agit d’une voie parallèle. On trouve à la toute fin du manuscrit quelque chose d’intéressant pour notre thème ; j’ai déjà cité brièvement ce passage en note de bas de page, je le cite maintenant in extenso :
« Le refoulement a lieu non par la formation d’une contre-représentation surforte, mais par le renforcement d’une représentation-frontière qui dès lors représente le souvenir dans le cours de la pensée. On peut l’appeler représentation-frontière parce que, d’une part elle appartient au moi conscient, et que d’autre part, elle constitue un fragment non déformé du souvenir traumatique. Elle est donc elle aussi le résultat d’un compromis. […] Là où l’évènement traumatique a trouvé une issue dans une manifestation motrice, c’est celle-ci justement qui devient la représentation-frontière et le premier symbole du refoulé. C’est pourquoi on n’a pas besoin de supposer qu’une représentation est réprimée à chaque répétition de l’accès primaire; c’est bien d’abord d’une lacune dans le psychique qu’il s’agit. » (p. 219, les italiques sont de Freud.)
On aura reconnu dans la représentation-frontière l’infiltrat que Freud avait décrit das les Études sur l’hystérie, mais ici il s’y ajoute la mention que le noyau traumatique est en fait constitué d’une lacune dans le psychique. On reconnaît là ce que j’ai cité de Jean Imbeault qui parlait, lui, d’un « lieu vide, le lieu d’un acte inaccompli dont la reconnaissance n’advient qu’après coup… » (L’événement et l’inconscient, p. 34.)
Le 13 février, Freud mentionne encore sa « psychologie » et il précise « à vrai dire _méta_psychologie ». C’est la première fois qu’il utilise ce terme. Il ajoute :« J’espère qu’il en sortira tout de même quelque chose » ; il n’a donc pas complètement abandonné l’idée de conduire ce travail à bon port. Mais il y a plus. Il ajoute aussitôt: « Comme je le constate après coup, les idées les plus anciennes sont précisément les plus utilisables. J’espère avoir une provision d’intérêts scientifiques jusqu’à la fin de ma vie. »
Il est difficile de dire s’il parle en général ou s’il espère que sa « provision d’intérêts » lui viendra des idées contenues dans le Projet, mais force est de constater que c’est un peu ce qui s’est passé: quantité d’idées développées par Freud tout au long de sa vie semblent en effet provenir du texte non publié de 1895.
Les 26 avril et le 4 mai 1896 il est encore fait mention du travail sur les problèmes abordés dans le Projet. La lettre du 30 mai semble au début parler d’autre chose, mais finit par se centrer sur le devenir conscient dans des termes qui rappellent le Projet. Il y est beaucoup question des symptômes comme formations de compromis. Le 4 juin, il annonce avoir dû mettre de côté tant « les névroses » que « la psychologie » pour écrire « les paralysies infantiles » qu’il avait espéré écrire en novembre et décembre 1895… Puis, à moins que j’aie mal lu, il n’est plus fait mention de la « psychologie »; Freud est pris par les paralysies cérébraless infantiles qu’il peine à terminer, puis survient la mort de son père… En cours de route, d’autres idées se mettent à germer, notamment celles que contiendra la « lettre 52 », qui est en réalité la lettre 112, datée du 6 décembre 1896, sur laquelle nous aurons à nous attarder dans quelque temps.
Le Projet, un entre-deux
Compte tenu de tout ce qui précède, comment devons-nous considérer à notre tour le Projet au sujet duquel Freud a été à la fois si ambivalent et si tenace ? Il serait sans doute erroné de penser s’en servir tel quel, comme d’un traité valable encore aujourd’hui du point de vue neuroscientifique. Et tout aussi erroné d’y voir un texte strictement psychanalytique. Mais on a vu le mot « métapsychologie » surgir à son propos! Il serait sans doute plus juste de le considérer dans son ensemble comme un véritable entre-deux, c’est-à-dire, non pas comme une simple transition, mais comme une articulation des plus instructives entre la pensée neurologique et la pensée métapsychologique de Freud.
Bien sûr, le Projet peut, non sans raison, être vu comme un texte de transition autant que de rupture, comme le souligne le traducteur François Robert dans sa note introductive. Si l’on s’attarde à son contenu spécifique, on voit qu’il y a là une pensée en train de se former, en train de chercher les points d’appui nécessaires à la création une discipline nouvelle, qui s’intéresse d’un point de vue psychologique à ce que les neurologues contemporains de Freud avaient commencé à reconnaître : le fonctionnement inconscient.
L’inconscient, faut-il rappeler, n’est pas une découverte de Freud et celui-ci n’a jamais revendiqué une telle chose. Des philosophes comme Schopenhauer, Hartmann et Nietzsche l’avaient précédé sur ce terrain, mais pas seulement eux. Dans le milieu de la neurologie, la référence au fonctionnement inconscient devenait aussi chose courante, cette fois non à partir de la seule spéculation philosophique, mais sur la base de découvertes neurophysiologiques. D’ailleurs, même Hartmann et Nietzsche se basaient sur les percées récentes de la science neurologique de leur temps.
Cela n’enlève rien à l’importance de Freud. En effet, l’historien Marcel Gauchet, qui nous informe sur le foisonnement des travaux neurologiques au temps de Freud autour de la notion d’inconscient, écrit ceci :
« Le nouveau modèle du fonctionnement cérébral n’a pas créé une représentation consistante de la part inconsciente de l’être humain. Mais en revanche, il a très efficacement sapé les bases de la représentation classique du sujet conscient et de sa puissance volontaire. »
Cependant, continue Gauchet,
« la mise en évidence du fonctionnement réflexe du système cérébro-spinal dans son ensemble ne dit rien sur la teneur de cette inconscience qu’elle oblige à postuler. Mais elle crée les conditions pour une pensée en rupture avec le primat classique de la conscience. Elle dilate les proportions de la sphère psychique tout en posant les bases de sa différenciation interne et en modifiant la manière d’y insérer le corps. Elle décentre l’architecture des conduites et elle ouvre ce faisant la possibilité de principe d’une autre lecture de leur enchaînement. » (Op. cit., p. 35-36, italiques ajoutés.)
Et c’est dans cette ouverture que va s’avancer Freud:
« Si la théorie freudienne représente une fracture à ce point profonde dans l’idée de l’homme, c’est aussi qu’elle est l’héritière, le prolongement et comme la traduction dans le registre de l’intériorité de ces deux autres grandes cassures dans l’ordre de l’objectivité qui ont radicalement modifié l’image de l’être vivant dans la seconde moitié du XIXe siècle: celle amenée par l’évolution des espèces et celle suscitée par l’investigation du système nerveux. » (Op. cit., p. 36, italiques ajoutés.)
Il y a donc lieu de poser que le Projet de 1895 représente justement un essai de « traduction dans le registre de l’intériorité » de ce que révélait l’investigation du système nerveux. (La théorie de Darwin étant l’autre toile de fond de l’œuvre de Freud en général, explicitement reconnue par ce dernier.) C’est ainsi que l’on peut comprendre le projet de produire une « psychologie à l’usage du neurologue » : ne pas se contenter de constater qu’il y a de l’inconscience, mais tenter d’en tirer toutes les conséquences.
Dans la dernière citation ci-dessus, « traduction » est un mot important. C’est un mot en « trans- » comme il s’en trouve beaucoup dans la langue psychanalytique. Je le souligne pour marquer combien le Projet est un entre-deux effectif; cela, parce qu’il ne se situe pas simplement « à mi-chemin » entre neurologie et psychanalyse; ce n’est pas une « étape vers… » Il faut recourir plutôt à la notion de « cheville ouvrière ». Avec l’avantage de la rétrospective, nous pouvons aujourd’hui mesurer combien ce texte de 1895, bien que jamais publié du vivant de Freud, projette néanmoins son ombre (ou sa lumière!) sur tout le reste de son œuvre. Ce n’est pas déjà un texte « pleinement » psychanalytique; mais ce n’est pas non plus seulement de la neurophysiologie. N’étant ni l’un ni l’autre, ce n’est pas non plus un hybride, et ce n’est pas un simple marqueur du premier grand tournant freudien.
Cheville ouvrière, le Projet est aussi un texte originaire, au sens que prend ce terme quand il ne signifie pas simplement un commencement, mais plutôt une source procurant continuellement des aperçus utiles pour l’approche de la matière évanescente dont s’occupe la psychanalyse. D’une part, si le Projet ne saurait figurer aujourd’hui parmi les manuels de neuropsychologie, il a été néanmoins qualifié par des auteurs crédibles de « préface aux sciences cognitives contemporaines et à la neuropsychologie ». Le mot « préface » indique bien le rôle de précurseur, mais signale aussi que le Projet n’appartient pas en plein aux disciplines contemporaines. Du côté psychanalytique, il constitue plutôt une sorte d’ « autre théorique » dont le contenu peut, d’une part, paraître étranger à la psychanalyse, mais un « étranger familier », si l’on peut dire, qui stimule grandement la pensée métapsychologique. C’est comme si, à la lecture de ce texte aride, qui exige une attention de tous les instants, nous entrions dans l’arrière boutique de Freud, dans sa pépinière d’idées et de concepts.
L’entre-deux dans le Projet
Si le Projet dans son ensemble peut être vu comme un entre-deux dans l’œuvre de Freud, il contient lui-même des exemples d’entre-deux tels que nous avons commencé à les débusquer dans ses autres écrits.
Une première occurrence pertinente de l’entre-deux apparaît à la section 3 du premier chapitre du projet, intitulée « Les barrières de contact ». Je vais citer longuement (p. 606-607) parce que ce passage est, je crois, hautement représentatif de la manière de penser de Freud.
«… Une propriété principale du tissu nerveux est la mémoire, c’est-à-dire, d’une façon tout à fait générale, l’aptitude à être modifié de façon permanente par des processus qui ne se produisent qu’une fois, ce qui s’oppose d’une manière très frappante au comportement d’une matière qui laisse passer un mouvement ondulatoire et retourne ensuite à son état antérieur. Une théorie psychologique digne de quelques considérations doit nécessairement fournir une explication de la “mémoire”. »
Voilà donc posée de façon générale le problème auquel doit maintenant faire face la théorisation de Freud, théorisation qui, rappelons-le, est le fruit de cogitations qui ont commencé très tôt dans l’année 1895 même si l’écriture du projet que nous avons en main s’est faite en quelques jours ou quelques semaines à l’automne de la même année.
Je poursuis la citation:
« Or toute explication de ce genre se heurte à la difficulté d’avoir d’une part à supposer qu’après l’excitation les neurones sont – de façon permanente –différents de ce qu’ils étaient avant, alors qu’on ne peut cependant pas nier que les nouvelles excitations rencontrent en général les mêmes conditions de réception que les excitations précédentes. Les neurones doivent donc être aussi bien influencés que non modifiés, sans parti pris. »
Freud fait donc face à une apparente contradiction dont la solution va dépendre de l’introduction d’une nouvelle idée:
« Pour le moment, nous ne pouvons imaginer un appareil capable de cette activité compliquée; nous nous en tirerons donc en attribuant à une classe de neurones le fait d’être influencés de façon permanente par l’excitation, et à une autre classe la qualité contraire de n’être pas modifiés, de rester disponibles pour de nouvelles excitations. Ainsi est apparue la distinction courante entre “cellules perceptives” et “cellules mnésiques”, mais qui par ailleurs ne s’insère dans rien d’autre et ne peut elle-même se référer à quoi que ce soit d’autre. »
En effet, la contradiction se résout élégamment si les deux propriétés qui étaient auparavant attribuées aux mêmes neurones se trouvent maintenant distribuées entre deux groupes de neurones différents. Mais Freud est bien conscient qu’il s’agit là d’une solution tout à fait hypothétique et qui n’a pas de correspondance dans des observations nauroanatomiques concrètes.
« Si la théorie des barrières de contact fait sienne cette solution, elle peut lui donner l’expression suivante : il y a deux classes de neurones, 1. Ceux qui laissent passer la quantité comme s’ils n’avaient pas de barrière de contacts et qui donc, après chaque cours d’excitation, sont dans le même état qu’auparavant, 2. Ceux dont les barrières de contact sont opérantes, de sorte qu’ils ne laissent passer que difficilement ou partiellement la quantité. Ceux-là, après chaque excitation, peuvent être dans un autre état qu’auparavant et fournissent ainsi une possibilité de présenter la mémoire » (p. 607, italiques dans l’original.)
Poursuivons la citation:
« Il y a donc des neurones perméables (n’exerçant aucune résistance et ne retenant rien), au service de la perception, et des neurones imperméables (dotés de résistance et retenant la quantité) qui sont les supports de la mémoire et ainsi, vraisemblablement, des processus psychiques en général. Je vais nommer désormais le premier système de neurones φ [phi] et l’autre ψ [psy] » (ibid., mots entre chrochets ajoutés par moi.)
La « possibilité de représenter la mémoire » découle ainsi du postulat des barrières de contact dont sont pourvus les neurones ψ. Mais d’où leur vient ce nom de « barrières de contact »? C’est à la fin de la section précédente que Freud l’avait justifié:
« …la fonction secondaire, qui réclame un emmagasinage de quantité, est rendue possible par l’hypothèse de résistances qui s’opposent à l’éconduction, et la structure des neurones suggère de situer l’ensemble des résistances dans les contacts qui de ce fait acquièrent la valeur de barrières. L’hypothèse de barrières de contact est féconde dans plusieurs directions » (p. 606.)
Il va de soi que les barrières de contact ne valent pas seulement pour elles-mêmes ou comme opérant entre deux neurones seulement. Elles conduisent tout droit à l’idée de frayage. Il faut ici qu’on s’attarde à la subtilité du raisonnement de Freud. Leur nom « barrières de contact » ne signifie pas platement qu’elles seraient des obstacles qui, accessoirement, se trouveraient à mettre aussi en contact. Ce sont avant tout de vraies barrières : elles opposent une résistance au passage de la « quantité » d’un neurone à l’autre. C’est la présence de ces barrières de résistance qui fait que les neurones ψ sont dits « neurones imperméables ». À première vue, on pourrait croire qu’il n’y a rien à attendre de ces neurones quant à une explication de la mémoire. Sauf que, propose Freud, si la quantité est assez importante pour réussir à franchir la barrière, celle-ci sera modifiée de façon durable et le neurone sera rendu partiellement perméable. « Cet état des barrières de contact, écrit Freud, nous le désignerons comme degré de frayage » (p. 608).
Imaginons maintenant qu’une certaine quantité (tel un filet d’eau s’avançant sur une surface) trouve devant elle, parmi des barrières intactes, une barrière modifiée par un premier passage, donc plus perméable que les autres; que va-t-il se passer? Les probabilités sont que la quantité va s’engouffrer dans la brèche déjà existante, celle offerte par la barrière modifiée, et son passage va rendre celle-ci encore plus susceptible d’être « choisie » la prochaine fois qu’un nouveau « paquet » d’excitation se présentera. Reproduisons cela sur une série de barrières consécutives, et nous obtenons une chaîne, un circuit « bien frayé ». Une remarque en passant : suivant cette manière de les concevoir, et bien que Freud ne parle pas du tout de cela, ces frayages n’opèrent pas sur le mode homéostatique, puisque plus un frayage est fréquenté, plus il le sera à l’avenir, ce qui donne un processus allostatique (nous aurons à revenir sur ce terme).
Critique du modèle
Des contacts qui « acquièrent la valeur de barrières » du fait de la résistance qu’ils opposent au flux interneuronal de la « quantité », c’est une description qui demande qu’on s’attarde à ses sous-entendus. Nous pourrions adopter, sans plus, ce modèle hypothétique proposé par Freud, cette hypothèse purement ad hoc, c’est-à-dire nullement basée sur une réalité observable, qui postule deux types de neurones (ils seront bientôt trois), soit les neurones perméables, φ, et les neurones imperméables, ψ. Mais nous avons aussi le droit d’interroger cette subdivision. Puisque, de l’aveu même de Freud, tous les neurones que l’on peut observer présentent une même structure, qu’est-ce qui lui permet de postuler deux classes de neurones comportant une différence si décisive entre eux? Au plan neurophysiologique, rien, et Freud le sait. Mais comme il a entrepris de comprendre comment des neurones soumis au « principe d’inertie neuronale », donc revenant toujours à leur état antérieur, peuvent être néanmoins dépositaires d’une mémoire, il lui faut user d’imagination, voire d’audace. L’imagination est essentielle à tout chercheur. Mais la créativité que permet l’imagination n’est pas par elle-même un gage de vérité. Le modèle imaginé par Freud dont nous nous occupons ici peut nous fasciner par son ingéniosité, sa capacité explicative, et cependant être déclaré faux.
D’une part, tout neurone est doté d’une membrane, d’axones et de dendrites, et l’on a donc raison de supposer que tout neurone opposera une résistance, un seuil, à la conduction de l’excitation. Les qualités « perméable » et « imperméable » semblent donc disqualifiées d’emblée. Que faire alors? Par quoi remplacerons-nous cette hypothèse freudienne si nous voulons préserver quelque chose de son ingénieuse construction ?
Au moins deux chemins s’ouvrent devant nous. Le premier chemin nous conduit à faire une autre lecture du Projet pour y voir une longue métaphore, un discours tout autre que neurologique : remplaçons « neurones » par « représentations » et « quantité » par « affect » et nous obtenons les deux éléments que Freud identifiera plus tard comme les deux représentants psychiques de la pulsion. C’est le chemin qu’a pris Laplanche dans Vie et mort en psychanalyse, et qui est une lecture tout à fait passionnante du Projet. Mais on notera que par cette substitution, nous n’avons pas seulement escamoté le problème de la perméabilité (on ne saurait parler de représentations perméables ou imperméables) mais aussi la question de comment se constitue la mémoire, qui est après tout le problème que Freud cherchait à résoudre.
L’autre chemin nous mènerait à poursuivre dans la logique de Freud tout en essayant de voir s’il y a une autre version se passant de la notion de perméabilité. Un indice nous vient du fait que pour Freud les neurones « perméables » sont des neurones de perception, « ne retenant rien », alors que les neurones « imperméables » sont des neurones capables de mémoire. Retenons aussi que la capacité de mémoire ne se réalise pas dans les neurones eux-mêmes mais entre eux: c’est, comme on l’a vu, l’idée de frayage. On peut donc en effet mettre de côté la notion de perméabilité et lui substituer la capacité ou non d’établir des frayages. Nous découvrirons que, même au regard de la science d’aujourd’hui, Freud n’avait pas commis de grave erreur.
Brève excursion neurophysiologique
Prenons le cas bien étudié du bulbe olfactif auquel parviennent les excitations provenant de la muqueuse nasale. Voici le diagramme établi par une neurophysiologiste de renom, Walter J. Freeman de l’université Berkeley, décrivant ce qui se passe entre les récepteurs périphériques et le bulbe puis entre le bulbe et le cortex, où se produit « l’intégration » et la création de la signification (ce qui implique aussi la mémoire) :

Diagramme de Freeman, φ et ψ ajoutés par moi.
Que voyons-nous ? Que de la périphérie au bulbe, chaque neurone récepteur conduit directement à un, et seulement un, neurone bulbaire, ce qu’on pourrait entendre comme une complète perméabilité au sens de Freud et surtout comme l’absence de la possibilité de mémoire. Par contre, dans le bulbe lui-même nous constatons une interconnexion entre les neurones et aussi que chacun de ceux-ci irradie vers plusieurs neurones du cortex, donc créant des associations multiples et complexes, des frayages, dans le langage de Freud. La structure de base de tous ces neurones a donc beau être la même, il reste que les neurones se distinguent entre eux selon qu’ils produisent ou non des connexions simples et univoques (récepteur –> bulbe) ou des interconnexions complexes, intriquées (dans le bulbe lui même et entre bulbe et cortex). Notons que tous ces neurones auraient pu être dits perméables. Leur différence ne se situe pas en amont – là où l’excitation leur arrive –, mais en aval, dans la distribution consécutive de la quantité d’excitation.
Par conséquent, l’« imperméabilité » que Freud a été amené à postuler s’avère une catégorie superflue. De son côté, la résistance peut être pensée autrement. Elle n’est pas à entendre comme imperméabilité; ce n’est pas une barrière au sens d’un mur ou d’une masse inerte faisant bloc massivement à tout passage; la barrière peut prendre, au contraire, la forme d’une dispersion de la quantité dans toutes les directions, d’une dissipation de l’énergie. Dire une telle chose, « une résistance par la dissipation », semble contre-intuitif. En termes physiques, quand l’énergie d’un système se dissipe (en chaleur par exemple), c’est qu’elle ne produit aucun travail élaboré. Il nous faut ici recourir à un modèle informationnel plutôt que mécanique. Suivant ce modèle, dans le cas des neurones, les nombreux embranchements en aval constituent en effet, paradoxalement, une sorte de résistance. Prenons un exemple concret: un courant électrique peut rencontrer une résistance sous la forme d’un gros élément comme celui d’une bouilloire, qui s’oppose en masse au passage du courant et ce faisant se met à produire de la chaleur, ou au contraire, rencontrer une quantité de petits filaments parallèles qui alimentent autant de diodes électro-luminescentes. Dans les deux cas, nous parlons de résistance: une résistance en bloc, dont le travail se résume à la production de chaleur (modèle mécanique simple), ou une résistance distribuée sur de nombreux fils conducteurs, qui peut servir à plusieurs usages: éclairer une pièce (modèle mécanique simple), mais aussi former des images sur l’écran de l’ordinateur, etc. (modèle informationnel complexe).
Retour à Freud : « l’investissement latéral »
Ici les choses deviennent encore plus intéressantes. C’est que, en termes psychiques, cette résistance par la dispersion correspond tout à fait à ce qu’on appelle élaboration psychique. Freud l’a d’ailleurs lui-même représentée ainsi dans une autre section du Projet, quand il écrit que « la quantité de l’excitation en φ s’exprime en ψ par une complication » (à la section 9, p. 623) et que pour illustrer cette phrase un peu obscure il propose ce diagramme que j’ai déjà utilisé et même adopté comme emblème du site web de notre séminaire:

C’est, comme on voit, l’image d’un neurone dont l’axone peut se diviser en une grosse branche (partie du bas) et de multiples subdivisions (partie du haut). Il est facile de rapprocher la grosse branche inférieure comme symbolisant une voie directe de décharge (motrice ou sécrétoire) et les nombreux embranchements supérieurs comme la multiplication des associations possibles. Mais il faut insister que dans les deux cas il s’agit de résistance. Sauf que la dispersion suppose aussi une fragmentation de la quantité, ce qui suppose des circuits plus longs et moins intenses, mais non l’abolition de la résistance.
S’il fallait un argument supplémentaire quant à la persistance de la résistance, c’est quele schéma ci-dessus sera repris quelques pages plus loin par Freud, mais transformé, partiellement enroulé. Cette fois, au-dessus de la grosse branche, seront représentés un ensemble de « neurones investis, bien frayés les uns par rapport aux autres » (p. 631-632), ce qui donnera ceci:

On aura reconnu le diagramme emblématique du Projet, représentant, dans la partie du haut, le moi. Or, le moi est par définition ce qui offre une résistance à la circulation de l’excitation. Freud n’hésite d’ailleurs pas à préciser aussitôt après avoir offert ce schéma:
« Si donc un moi existe, il ne peut qu’inhiber les processus psychiques primaires. » (p. 632, italiques dans l’original.)
Comment ce moi rudimentaire, simple assemblée neuronale, inhibe-t-il les processus primaires? En attirant à lui la quantité, c’est-à-dire en lui offrant de multiples canaux de circulation (frayages), ce qui la fractionne et la disperse dans son réseau complexe. Freud formule cela ainsi:
« Une Q[uantité] faisant irruption dans un neurone d’un endroit quelconque, continuera son chemin vers la barrière de contact dotée du plus grand frayage [i.e. de la moindre résistance]» (p. 631).
Cela pourrait sembler contredire ce que nous venons de dire, puisque un frayage signifie un abaissement du seuil de résistance. Or le moi dans son ensemble constitue une résistance ! Quelques lignes plus loin Freud indique l’entrée en jeu d’un autre « puissant facteur » :
« Si un neurone adjacent est investi simultanément, cela agit comme un frayage temporaire des barrières de contact se trouvant entre les deux neurones, et modifie le cours qui serait sinon dirigé vers la seule barrière de contact frayée. Un investissement latéral est donc une inhibition pour le cours [de la quantité Q] » (p. 631, italiques dans l’original.)
Or le moi est précisément un ensemble de neurones investis en permanence, donc tout ce qui passe en son voisinage se trouvera détourné vers ses circuits à lui grâce au frayage temporaire que cet investissement permanent permet d’établir; ce passage facilité du côté du moi inhibe le cours spontané de la quantité qui, en l’absence du moi, se déchargerait directement en agir ou en événement somatique (branche inférieure du diagramme).
Nous voyons ainsi la notion de résistance se complexifier. On pourrait, à première vue, croire qu’un moi qui attire à lui le courant de l’excitation est un moi qui n’oppose pas de résistance. Or Freud dit tout le contraire: le moi inhibe le courant en question. Pour bien enregistrer ce fait nous devons, d’une part, nous rappeler qu’une fois constitué, le moi fonctionne selon ses propres lois, ce qui veut dire que le courant « libre » devient, au contact du moi, un courant « lié », obligé de se distribuer dans le réseau complexe de frayages qui compose ce moi. Autrement dit, la présence du moi – parce que composé de frayages multiples abaissant le seuil de résistance– constitue paradoxalement, du point de vue de l’ensemble de ψ, une résistance à la libre circulation. La libre circulation signifierait en effet qu’en l’absence d’un réseau comme le moi, l’excitation pourrait aller dans toutes les directions et se décharger librement dès qu’elle rencontre un neurone moteur ou un neurone sécrétoire. En présence du moi, elle sera détournée vers celui-ci – vu la moindre résistance due aux frayages – de sorte que ce sont les neurones moteurs liés au moi qui donneront lieu, ou non, à la décharge ; on peut dire qu’avec l’investissement latéral, le moi agit comme un paratonnerre ; il offre la possibilité de fixer et d’élaborer (fractionner et dissiper) l’énergie d’excitation et l’orienter selon ses propres lois (processus secondaires).
Rappelons que toute cette description est une construction hypothétique destinée à imaginer comment le moi exerce son effet dans la vie psychique. Et surtout, notons aussi que cette mécanique en apparence compliquée pourra se formuler bien plus simplement, en langage psychologique selon les termes que Freud utilisera dans « lettre 52 » (112) pour décrire le refoulement. Celui-ci sera conçu comme « refusement de traduction ». En effet, ce qui dans l’investissement latéral se conçoit comme l’attraction vers le réseau du moi est comparable à l’effort de traduction. À son tour le processus de traduction fractionnera la signification entre ce qui est acceptable et susceptible de s’intégrer au moi (volet traductif), et ce qui est incompatible et qui, source d’angoisse, causera l’interruption de la traduction (refoulement proprement dit).
Bien entendu il peut se produire aussi que l’arrivée en masse d’une excitation surprenne le moi et l’empêche de s’y préparer, c’est-à-dire de mettre à bon usage ses frayages : c’est alors le traumatisme psychique que Freud décrira... 25 ans plus tard, dans Au-delà du principe de plaisir! Preuve, s’il en fallait, que les idées du Projet avaient devant elles un bel avenir. Mais preuve aussi, que le Projet est tel quel, sans lecture métaphorique, un véritable entre-deux, un discours fondé sur des notions de physiologie (courants, frayages, résistances) mais qui se laissent traduire en des mécanismes psychiques. Ces mécanismes ne sont pas tout à fait des métaphores, ils parlent une langue nouvelle que Freud appelle « métapsychologie ». La métapsychologie qui est elle-même un entre-deux, ayant un rapport tangentiel à la fois avec les neurosciences et avec des descriptions plus près de l’expérience vécue.
Quelques ponts
On peut à présent tenter de prolonger la logique de Freud pour établir des ponts avec d’autres idées qu’il nous a proposées. Nous venons de comprendre comment, par sa seule nature de réseau de neurones investis en permanence et bien frayés entre eux, le moi inhibe le courant de l’excitation, c’est-à-dire, stabilise le fonctionnement psychique primaire (énergie déliée) et, pouvons-nous ajouter, s’accapare cette énergie pour son propre fonctionnement, pour sa propre croissance (énergie liée). La perturbation causée par l’excitation est apaisée. Le moi se trouve ainsi à atteindre indirectement un résultat qui obéit au principe d’inertie (plus tard appelé principe du zéro ou du nirvãna) ; il réalise ainsi un équivalent de l’absence d’excitation. Sauf qu’au lieu de l’abolition de toute excitation – ce que le moi ne pourrait faire, puisque l’excitation lui vient soit du monde extérieur soit du refoulé – le moi donne lieu plutôt à un flux d’énergie relativement stable. Le principe d’inertie neuronale (qui n’était en réalité qu’une tendance vers le zéro d’excitation) laisse la place au principe de constance.
Notons au passage que quand Freud formule le « principe d’inertie neuronale », il est parfaitement conséquent avec l’observation empirique faite par tous les neurophysiologistes de son époque : un neurone excité décharge aussitôt, par l’onde de dépolarisation de sa membrane, l’énergie d’excitation et retourne à son état antérieur. Ce terme d’inertie pourrait, à première vue sembler inapproprié. « Puisque le neurone réagit, pensera-t-on, c’est donc qu’il n’est pas inerte ! » Mais cette remarque fait appel à une conception pré-scientifique de l’inertie selon laquelle tout corps tend à rester au repos. Or Freud a bien raison de parler d’inertie même dans le cas de neurones bien vivants et réactifs, puisque, en physique, le principe d’inertie, qui se traduit aussi en « principe du mouvement linéaire uniforme », dit que tout corps au repos tendra à le rester si aucune force ne s’applique à lui, mais aussi que tout corps en mouvement, si aucune force ne lui est appliquée, continuera son mouvement indéfiniment. Cela peut sembler loin de nos moutons, mais cela peut nous servir. Le principe d’inertie neuronale dit en fait que le neurone, bien vivant et siège de nombreuses opérations électro-chimiques, continuerait à faire ce qu’il fait si rien ne venait l’exciter. Évidemment, nous n’observerons jamais, dans le monde quotidien, un corps qui continue indéfiniment son mouvement uniforme, tout simplement parce que quantité de forces influent sur lui : attraction terrestre, friction de l’air etc. Pourtant, sans le principe en question nous ne serions pas en mesure d’expliquer le mouvement (je vous fais grâce des détails). De même, il va de soi que nous ne connaissons pas de neurones réellement impliqués dans le fonctionnement neuro-psychique qui ne soit pas soumis à une excitation. Les principes en question, tant en physique que dans le Projet, sont… des principes, dont la manifestation observable est toujours approximative. Pour ce qui nous concerne, le « principe d’inertie neuronale » correspond à ce que Freud appellera plus tard, dans « Pulsions et destins de pulsions », l’« intention idéale » de l’appareil psychique qui « voudrait, si seulement cela était possible, se maintenir absolument sans stimulus ». L’épithète « idéale » et l’incise « si seulement c’était possible » montrent bien que Freud est conscient qu’il s’agit de visées en asymptote, jamais réalisées dans la vie courante; sauf que si nous ne tenons pas compte de cette tendance, nous manquons, par exemple, à comprendre l’origine du narcissisme, de la tendance à l’auto-destruction et à la haine...
Frayages et infiltrat
Nous avons rappelé plus haut que l’arrivée en masse d’une excitation peut surprendre le moi dans un état d’impréparation et l’empêcher de se défendre. Les frayages n’ont pas, dans ce cas, la capacité de fractionner et distribuer l’énergie en excès : c’est le traumatisme psychique tel que conceptualisé par Freud dans Au-delà du principe de plaisir quand il traitera des névroses de guerre. Ce traumatisme massif, il le fait aussitôt contraster, dans le même texte, avec une autre situation que nous dirions mini-traumatique où se dévoile la capacité d’élaboration du moi du petit Ernst, petit-fils de Freud, qui parvient à se consoler par un jeu de son invention (le fameux fort/da) de la douleur que lui cause l’absence de sa mère. Cette élaboration par le jeu de la bobine illustre, nous semble-t-il, ce que nous disions plus haut de la « fragmentation » et de la « dispersion » dans de multiples canaux. Ernst, commence par un jeu assez sommaire, silencieux : il jette au loin puis tire vers lui la bobine attachée à une ficelle. Plus tard il y ajoute les fameuses expressions verbales ooo/aaa que Freud comprend comme voulant dire « fort » (loin) et « da » (là) respectivement. On voit à l’œuvre le contre-investissement par le moi de l’enfant qui canalise le dérangement causé par le départ de la mère, puis il découvre sa capacité de se faire lui-même disparaître du miroir, ce qui lui permet de finalement déclarer au retour de la mère : « bebi ooo » (bébé parti), entendre : « ce que tu m’as fait, moi aussi je peux le faire ; je suis en maîtrise de la situation ».
Que se passe-t-il, toutefois, si le traumatisme n’est pas intense au point de paralyser complètement le moi comme dans névroses de guerre, ni assez léger pour se laisser métaboliser, symboliser efficacement par le jeu comme le fait le petit Ernst?
Avec ce que nous venons d’introduire, c’est-à-dire une résistance du moi qui se manifeste par sa capacité de détourner vers ses réseaux associatifs la quantité d’excitation, nous sommes ramenés vers l’infiltrat que Freud a introduit dans son chapitre théorique des Études sur l’hystérie (voir le document 61). Que disait-il en effet au sujet de cet infiltrat? Qu’il est composé en partie du souvenir pathogène et en partie de la résistance du moi, et que c’est la résistance qui est responsable de l’infiltration.
On pouvait alors, à bon droit, se demander comment la résistance peut effectuer l’infiltration. Freud ne le disait pas. Or nous tenons peut-être à présent la réponse. Nous venons de dire que le moi résiste en détournant vers lui et en distribuant dans ses réseaux de frayages la quantité d’excitation. Par ailleurs, nous avons évoqué le traumatisme comme l’arrivée en masse de l’excitation que les frayages du moi ne peuvent fractionner. Dans ce dernier cas, nous aurions une névrose traumatique, telle le névrose de guerre. Dans le cas des psychonévroses comme l’hystérie, nous avons plutôt affaire à une situation intermédiaire: le trauma a bien lieu, mais le moi est capable d’y réagir après-coup et de tenter à nouveau d’en maîtriser l’énergie, de la fractionner et de la distribuer. Il y a refoulement, c’est-à-dire que les processus de traduction/transduction s’interrompt. Mais la nature traumatique de l’excitation signifie que celle-ci ne se laisse pas absorber entièrement ; elle ne peut être apaisée pour de bon. Un refoulement plus étendu que d’ordinaire est rendu nécessaire et laisse derrière lui des restes qui exigeront d’être affrontés à nouveau. Les « investissements latéraux » du moi doivent donc se faire nombreux; le moi se trouve fortement sollicité et doit pour ainsi dire tenter d’agripper la « chose excitante » par plusieurs côtés. Ne serait-ce pas là une possible figuration de comment se produit l’infiltration, dont Freud dit qu’elle est surtout l’œuvre de la résistance?
Et n’est-ce pas, du même coup, une possible explication du fait que le souvenir pathogène ne perce pas à la conscience? Cela parce que le moi s’empare de son énergie et y résiste d’une manière que l’on pourrait dire « productive », en la contre-investissant, c’est-à-dire en la recouvrant de ses propres contributions, des formes représentables que le moi peut emprunter ici ou là. Pas étonnant, dès lors, qu’il soit difficile sinon impossible de délimiter, au sein de la formation pathologique, ce qui revient au moi et ce qui revient au souvenir pathogène, puisque il y a eu interpénétration. Le souvenir, ou plutôt son énergie libre, finit donc par être en quelque sorte progressivement absorbée dans les réseaux du moi au cours du processus défensif. Ainsi contre-investie elle donne lieu au symptôme qui est, comme on sait, une formation de compromis, un entre-deux cliniquement repérable. Le symptôme est ainsi le seul phénomène qui nous donne une certaine idée, très indirecte, du noyau pathogène. « Donner une idée » n’est pas à entendre ici comme si l’idée en question reflétait vraiment quelque chose du noyau, mais bien comme un véritable don, une création qui sert à couvrir le « centre vide », en lui-même inconnaissable, du noyau traumatique.
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